Par Abdoul-Kader Idrissa D. Le Blog "les nouvelles de KADER", Spécialiste en logistique, en administration et en douane.
On dit souvent que l'argent est le nerf de la guerre. Au Niger, les autorités publiques ont pris cet adage au pied de la lettre. Mais réduire la douane à un simple guichet de perception serait une erreur monumentale. Dans le contexte actuel de l'Alliance des États du Sahel (AES), la douane nigérienne opère une mutation stratégique : elle devient le pivot central de la souveraineté économique et de la sécurité territoriale.
1. La Contribution à l'Effort de Guerre (CEG) : Une chirurgie fiscale de haute précision
Loin d'être une taxe aveugle, la CEG au profit du FSSP (Fonds de Solidarité pour la Sauvegarde de la Patrie) est une mesure de politique publique ciblée. Elle repose sur une technique douanière qui protège le panier de la ménagère tout en sollicitant les secteurs non-essentiels.
À l'Importation :
La CEG est un prélèvement ad valorem (sur la valeur en douane). Elle est exclue de l'assiette des autres impôts (TVA, etc.), ce qui évite l'effet "taxe sur la taxe" (cascade fiscale).
Le Ciblage (3% à 12%) :
Les taux max (12%) frappent les produits socialement ou religieusement sensibles : Vins, alcools, bières. C'est une forme de taxation morale alignée sur les valeurs locales.
Les taux médians (7-10%) visent le confort (jus de fruits, réfrigérateurs, cigarettes).
Les taux planchers (3%) touchent les véhicules et plastiques, assurant une contribution minimale sur des volumes importants.
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À l'Exportation : Le Bouclier Alimentaire (4%)
C'est ici que la douane joue son rôle de régulateur économique. Le taux unique de 4% sur les produits agrosylvopastoraux (niébé, bétail, oignon, produits halieutiques) a une double fonction :
- Financière : Capter une partie de la valeur ajoutée qui quitte le territoire.
- Protectionniste : Ce prélèvement agit comme un frein fiscal pour décourager l'exportation massive de denrées alimentaires, protégeant ainsi le consommateur nigérien contre la pénurie et l'inflation (wake da shinkafa abordable).
2. Regards croisés : L'Effort de guerre dans l'espace AES (Mali, Burkina, Niger)
Le Niger n'est pas seul. Une analyse comparative révèle que les douanes de l'Alliance des États du Sahel (AES) convergent vers une fiscalité de combat, mais avec des approches techniques distinctes.
🇳🇪 Niger
le dispositif douanier et fiscal est le prélèvement "contribution à l'effort de guerre" (CEG) au profit du FSSP, un prélèvement direct au cordon douanier. Une ligne tarifaire spécifique et transparente, isolée des autres taxes. C'est le modèle le plus "lisible" pour les opérateurs.
🇧🇫 Burkina Faso
le dispositif douanier et fiscal est le prélèvement "Contribution au Fonds de Soutien Patriotique" (FSP). Taxes sur les boissons, tabacs, produits cosmétiques et parfumerie. Le Burkina mise beaucoup sur la taxation de la consommation intérieure et importée (CIE/Droits d'Accises renforcés). La logique est similaire (taxer le superflu/tabac/alcool), mais le mécanisme est souvent intégré aux droits d'accises existants.
🇲🇱 Mali
le dispositif douanier et fiscal est le prélèvement "Contribution de Solidarité & Ajustements Budgétaires". Taxes sur les télécoms et produits miniers. Approche Sectorielle : Le Mali, fort de ses ressources, s'appuie davantage sur la taxation des flux miniers (or) et des services (télécoms) pour financer l'effort, en plus des ajustements douaniers classiques.
On observe une harmonisation de fait. Les trois pays utilisent le levier douanier pour taxer les produits à forte élasticité (alcool, tabac, luxe) afin de financer la sécurité sans asphyxier les produits de première nécessité (riz, mil, médicaments).
3. La Mission Sécuritaire :
Si la CEG remplit les caisses, la Douane doit aussi vider les réseaux criminels. Les données récentes de la lutte contre la fraude prouvent que la douane nigérienne est un acteur clé du dispositif sécuritaire.
L'administration des douanes a multiplié les saisies spectaculaires, illustrant son rôle de "gendarme des marchandises".
Lutte contre le financement du terrorisme (Devises & Or) :
Saisie emblématique : L'interception récente à l'Aéroport International Diori Hamani de lingots d'or et de devises non déclarées (plusieurs centaines de millions de FCFA) destinés à l'exportation illicite.
Ces saisies coupent directement les flux financiers qui pourraient alimenter les groupes armés ou le blanchiment d'argent.
Santé Publique et Sécurité (Stupéfiants & Faux Médicaments) :
Saisies récurrentes de Tramadol dissimulés dans des chargements licites aux frontières terrestres.
En bloquant ces produits, la douane affaiblit les capacités opérationnelles des groupes terroristes qui utilisent ces substances.
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Protection de l'économie (Le Carburant) :
La lutte contre le déversement frauduleux de carburant (destiné à la réexportation mais vendu localement ou détourné par des groupes armés) reste une priorité. Les brigades mobiles ont intensifié les contrôles sur les axes stratégiques.
Le Chaînon manquant : Le "renseignement"
Comme le souligne le spécialiste K.I.D, le défi reste la transmission du renseignement : "Pour être efficace, la douane ne doit pas seulement saisir ; elle doit analyser". Qui est l'expéditeur ? Quel est le circuit financier ? La douane nigérienne doit moderniser ses outils (interconnexion des systèmes, scannage) pour passer d'une logique de "constat" à une logique d'intelligence douanière, alignée sur les standards de l'OMD.
Conclusion : L'équilibre Vital
La Douane nigérienne est aujourd'hui sur une ligne de crête. D'un côté, elle assure le "Nerf de la Guerre" via la CEG, collectant des milliards indispensables au FSSP grâce à une ingénierie fiscale intelligente (taxer le vice et le luxe). De l'autre, elle agit comme "Bouclier", interceptant l'or, les drogues et les devises qui menacent la stabilité du Sahel.
Pour les autorités publiques, le pari est gagnant. La fiscalité devient patriotique. Pour l'avenir, l'enjeu sera de doter ces soldats de l'économie de moyens technologiques (drones, scanners) mais aussi humains (👉🏾 ressources humaines ) à la hauteur de leurs missions. Car au Niger, chaque franc dédouané et chaque colis contrôlé est une pierre apportée à l'édifice de la souveraineté.
Article rédigé pour le blog "les nouvelles de KADER", basé sur les données réglementaires (circulaire 00107/DGD/DRCD) de la CEG et les rapports d'activités douaniers.
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